mardi 15 avril 2014

Pas son genre: la ségrégation culturelle selon Lucas Belvaux

Bonjour à tous,


Dans Pas son genre, Belvaux reste dans l'adaptation littéraire après 38 témoins tirés du livre de Didier Decoin. En conservant scrupuleusement la fin du livre de Philippe Vilain pour en tirer une œuvre qui ne pourra laisser indifférent les spectateurs parce qu'elle est au final d'un pessimisme redoutable, Lucas Belvaux nous livre, l'air de rien, une vision d'une société française qui se morcelle - sortie en salle le 30 avril.

Une histoire d'amour impossible
Le cinéma regorge de ces comédies romantiques faisant se rencontrer un homme et une femme que tout oppose. Pour ne pas remonter aux origines du 7ème art, il suffit de se rappeler Quand Harry rencontre Sally pour se souvenir que cette histoire d'amour était improbable tant la perception de la vie des deux héros semblait différente. Oui mais ils étaient
finalement du même monde culturel, étudiants tous les deux. Dans Pretty woman, les deux personnages sont aux antipodes l'un de l'autres, l'une prostituée et l'autre riche playboy et chef d'entreprise. Mais l'amour a rompu les barrières sociales.

La liste serait longue à établir et le cinéma américain, mais aussi français a régulièrement proposé des films reposant sur ces oppositions desquelles l'amour triomphait, à la grande joie des spectateurs, et il faut bien le dire, surtout des spectatrices.
Le film de Lucas Belvaux propose cette même base de départ. Deux personnages radicalement opposés, lui, Clément (Loïc Corbery) parisien extrémiste, professeur de philosophie muté à 1h30 de Paris à Arras dans le Pas de Calais. Elle, Jennifer, à prononcer à l'anglaise (Emilie Dequenne), coiffeuse, séparée avec un enfant, aimant participer à des karaoké avec ses collègues de salon de coiffure.
Le début du film ressemble à ces caricatures de films français dits "d'art et d'essai" avec des plans devant une fenêtre où une femme reproche à son amant, ici Clément, de ne pas s'engager, ou de ne pas l'aimer assez. La musique, est au mieux un pastiche, au pire une vraie punition tant elle renvoie à ces films prétendus intellectuels et qui correspond finalement assez bien à ce que représente Clément.
Les premières séquences de son arrivée dans la ville de Robespierre avant la rentrée lycéenne sont juste risibles du point de vue du réalisme. L'accueil du prof parisien par une collègue puis par le proviseur, les premiers cours de philosophie ressemblant à des séquences tirées de séries américaines, tout sonne faux. Et le personnage de Jennifer apparaît rapidement comme une lumière dans cet ensemble. Un point sur lequel s'accrocher pour continuer à s'intéresser au film. Car on devine rapidement que leurs destins vont passer par une aventure commune.

Une vision des classes populaires réductrice?
Si Clément est caractérisé rapidement comme un intellectuel analytique, séduisant et séducteur, Jennifer est présenté sous des aspects très simples. Aucune complexité chez elle et au contraire, son bonheur passe par des moments purs, d'un bol de chocolat maquillant les lèvres de son fils au plaisir de chanter en robe à paillettes une chanson des Supremes. Mais au-delà de sa description, c'est bien l'environnement des habitants d'Arras qui résonne en opposition à l'univers de Clément. Des ivrognes nocturnes devant la chambre d'hôtel de Clément aux conversations simples sur le type de pluie qui risque de tomber sur la ville, Belvaux semble s'ingénier à réduire le monde des Arrageois à de consternantes banalités. Pourtant, le procédé montre que la séparation entre Paris et Arras n'est justement qu'un artifice. Ce qui est présenté de Paris n'est que le point de vue de Clément. Ce n'est que colloque sur la philosophie allemande, soirée chez des parents qui vont régulièrement à l'opéra, vernissage mondain entre snobs et dandys. De fait, loin d'être une différence entre deux villes, il s'agit bien d'une différence culturelle forte. Les personnages d'Arras existent évidemment à Paris. Quand Jennyfer s'extasie de la vue que lui procure le balcon de son appartement, Arras n'a absolument rien à faire ici.
Le vrai choc culturel vient des goûts de Clément face à ceux de Jennyfer. Lui aime Kant et la philosophie germanique, elle aime Jennifer Aniston et connaît sa biographie. Lui n'a pas la télé - ce qu'elle ne peut croire, elle lit des revues people - qu'il ignore complètement. Le rire en salle est à ce titre intéressant. Il y a une compréhension des spectateurs de la hiérarchie culturelle qui existe entre les deux personnages, laissant Jennifer dans une situation inférieure et superficielle. Pourtant, il est fort à parier que les spectateurs sont culturellement plus au fait de ce que Elle connaît plutôt que de ce que vit Clément.
Le message est alors assez clair. À Jennifer la culture populaire, sans grande ambition intellectuelle, aux plaisirs simples. À Clément l'intellectualisme qui pense le monde, la société et l'individu. À elle l'intuition spontanée, qui comprend d'un seul coup d'œil à qui elle a à faire, à lui la réflexion analytique qui ne lui permet pas de s'engager émotionnellement.
Une séquence dans un club karaoké permet pourtant de rapprocher les deux êtres. Si Clément lit des livres à Jennifer, elle lui permet de se lâcher en chantant des vieux tubes des années 1980 à tue tête.

Une vision désespérée
Les obstacles à leur amour sont nombreux: un livre qu'il a écrit et publié et dont il n'a pas parlé à Jennifer, son fils à elle, leur divergences culturelles ou émotionnelles, sa volonté à elle de s'engager et celle de Clément à ne prendre que le plaisir d'une relation.
Pourtant, Lucas Belvaux arrive à donner du sens à cette relation, à faire que ce téléscopage entre ces deux mondes soit crédible, comme pouvait l'être celui des films sus mentionnés ou bien d'autres encore.
Sauf que ces obstacles sont autant d'éléments qui ne réduisent jamais les différences. À chaque rapprochement entre les deux vient s'insinuer la preuve de leur différence d'origine. Quand lors d'un carnaval, il rencontre sa collègue de philosophie, celle-ci lui présente son mari quand Clément oublie de faire de même avec Jennifer. Comme elle le dit plus tard, c'est pardonné parce qu'il n'a pas voulu lui faire de mal. Cet exemple parmi quelques autres sont autant d'obstacles à la fois insignifiants et en même temps insurmontables pour leur couple.

ATTENTION - RÉVÉLATION DE LA FIN
Et la fin du film arrive alors comme un couperet, net et radical. Et lui l'intellectuel n'a rien vu venir, n'a rien analysé. Les spectateurs sont forcément brutalisés car ils sont justement régulièrement conduits à envisager des happy ends dans ce genre de films. Rien de cela ici. Jennifer est partie, sans rien dire. Le dernier plan est formidable. Son appartement vide, prêt à être loué. Sa décision est irrévocable. Clément a perdu Jennifer. C'est à la fois terrifiant du point de vue narratif car Belvaux a réussi à nous faire aimer ce couple. Il a surtout permis à ce que nous continuions à croire en la force de l'amour, en l'acculturation entre deux êtres différents. Mais ce plan sans épilogue est d'une force impressionnante car il donne toute la morale, toute la théorie de son film.
Ce qui était encore possible hier, à savoir une union entre des êtres de cultures différentes, l'est de moins en moins. Le fossé était impossible à combler. Que ce soit Jennifer qui l'ait compris plus tôt est cohérent par rapport à la caractérisation des personnages. Elle a compris que son amour ne serait jamais comblé, que leur couple ne serait jamais celui dont elle rêve. Elle a la lucidité de mettre fin à une illusion.
Le message de Belvaux est dur, sociétalement dur. En adaptant le livre de Philippe Vilain, il a choisi délibérément de sortir des couples impossibles parce que de religion ou d'ethnies différentes. Il accentue de fait le fait que la différence culturelle est tout aussi discriminante et tout aussi créatrice d'effet communautaire. Chacun appartient à une communauté ayant ses codes, ses plaisirs, son univers spatial, ses envies et ses ambitions. Le passage de l'une à l'autre est aussi difficile que celui d'une communauté religieuse à une autre.
Par le jeu des points de vue successifs, le réalisateur montre le rôle central de l'amour dans un couple. Celui-ci n'est pleinement partagé dans un premier temps que par Jennifer. Puis Clément réalise qu'il l'aime. C'est trop tard, elle est déjà partie. Mais ce décalage scénaristique n'est qu'un leurre. Leur couple n'aurait pas fonctionné de toute façon. Justement parce qu'il n'aurait reposé que sur l'amour. Or, s'il n'y a pas ici une vision réactionnaire, du moins peut-on y trouver en creux une analyse de ce qui constituait autrefois un couple durable, puisque c'est de cela dont rêve Jennifer. Elle envisage un couple ne reposant presque que sur un amour absolu, jaloux, à égalité. Pourtant, le film montre que ce qui ne permettra pas au couple de fonctionner est l'absence de contrat social qui unirait les deux êtres. Ce contrat social qui était le mariage d'autrefois, qui reposait sur tout, sauf sur l'amour. Quand le mariage est devenu un gage exclusif d'amour, il est devenu de fait un contrat plus éphémère. Car l'amour est finalement moins éternel que ce que chacun peut apporter au couple. Autrefois la femme apportait la descendance légitime et la gestion du foyer et l'homme apportait les revenus du ménage. Le film montre clairement que Jennifer n'a besoin d'aucun homme pour entretenir son foyer et élever son fils, et certainement pas de Clément. Seul l'amour peut alors solidifier le couple. Mais le film de Lucas Belvaux démontre que cet amour ne se fonde pas seulement sur une attraction physique, sur un enjeu hormonal. Il se construit aussi autour de valeurs communes, une conception de la vie partagée, une culture échangeable. Ces trois éléments étaient objectivement manquant au couple que constituaient Clément et Jennifer. Ne restait que l'attirance physique.

Il y a bien du romantisme dans le film de Lucas Belvaux. Jennifer est allée jusqu'au bout de son amour pour construire un couple impossible et le sacrifice qu'elle fait est aussi dur que touchant et sa décision est finalement la plus intelligente qu'il soit. Le réalisateur ne livre donc pas une simple adaptation littéraire, il exprime à la fois sa perception des relations inter-culturelles qui auraient pu être montrées de la même manière autrement que par l'angle du couple amoureux. Le film illustre un morcellement de la société moderne, certainement française voire européenne, qui éloigne des groupes sociaux-culturels qui ne partagent plus la même ambition collective. Face à ces particularismes, certains vont jusqu'à l'affrontement. Jennifer a préféré la rupture. Ce n'est finalement pas si différent. Le film ne parle pas que d'une histoire d'amour impossible. Il évoque une société fragile. C'est plutôt beau. C'est totalement lucide. C'est hélas désespérant.

À très bientôt
Lionel Lacour

5 commentaires:

  1. Merci pour cette très juste et belle recension du film, dont je sors, et que je comprends plus finement après vous avoir lu : c'est ce que je cherchais, après une fin de film ambiguë. Bravo !
    Jean-Luc

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    1. Merci Jean-Luc! N'hésitez pas à commenter d'autres articles sur d'autres films.
      Lionel

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  2. Merci pour cette explication, la fin est tellement brutale que cela permet d'avoir un peu de recul

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  3. très bonne analyse du film, la fin s'explique très bien dans le sens où elle aime Clément mais elle sauve sa peau en ayant le courage de tout quitter même sa ville, son boulot et ses amies. Elle part comme elle aime, et il sait pourquoi.

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