lundi 3 juin 2013

Le cinéma engagé: une définition à géométrie variable

Bonjour à tous

l'expression "cinéma engagé" est souvent utilisée pour désigner un cinéma défendant une cause ou dénonçant une situation grave pour la société, une communauté, une classe sociale, une nation. De fait, le sujet étant sérieux, il y a alors une sorte d'association immédiate entre le fond et la forme. Si le fond est sérieux, la forme devrait l'être tout autant. Certains cinéastes sont d'ailleurs aujourd'hui catalogués comme faisant du cinéma engagé parmi lesquels bien évidemment Ken Loach
- voir à ce sujet mon article "Ken Loach ou le cinéma du peuple" - mais également Yves Boisset, Costa Gavras et plus récemment Mathieu Kassovitz.. Ce cinéma serait porteur d'une valeur supérieure aux autres de par l'implication du cinéaste, et de fait, des producteurs et distributeurs. L'affiche du "Week end du cinéma engagé" devant se dérouler en novembre 2013 à Ribiers dans les Hautes Alpes, montre que l'engagement serait un combat qui impliquerait finalement autant le réalisateur que les spectateurs, le combat étant implicitement dans les thèmes abordés et leur traitement dans les films.
Pourtant, à bien y regarder, le cinéma dit engagé ne devrait pas être lié à la forme quand le fond ne fait aucun doute sur le message du réalisateur.

1. Le cinéma de propagande est-il un cinéma engagé?
Quand on évoque ce cinéma, l'engagement du réalisateur n'est jamais pris en compte dans son adhésion au message contenu dans le film. Pourtant, bon nombre des cinéastes ayant tourné des films de propagande ont pu croire aux valeurs défendues dans les films. Eisenstein, Poudovkine et autres maîtres russes ont défendu l'idéologie communiste dans leurs œuvres sans pour autant être forcés par le pouvoir bolchevique. De même, bien des cinéastes américains ont véhiculé l'idéal libéral et le modèle de l'Americain way of life sans que pour autant Washington n'ait eu à imposer quoi que ce soit. Certes, des nuances ou des critiques au modèle vanté pouvaient être présentes dans ces films, soviétiques ou hollywoodiens. Mais cela ne remettait pas en cause l'engagement de ces artistes dans la défense du système économique, social et politique en place dans leur pays. Cet engagement pouvait même d'ailleurs aller jusqu'à dénoncer le modèle adverse - ce qui était particulièrement vrai pour le cinéma américain plus prompt à s'en prendre à l'idéologie communiste.

Voir à ce sujet:
L'URSS au cinéma: Histoire, mythe et propagande!
L'URSS de l'après seconde guerre mondiale à 1991
Le cinéma américain, une arme pendant la seconde guerre mondiale
Le cinéma américain pendant la guerre froide

2. Le cinéma engagé peut-il recourir à la comédie?
Parmi les cinéastes qualifiés de cinéastes engagés, il y a bien évidemment Charlie Chaplin. Il serait en effet difficile de ne pas reconnaître son combat contre l'exploitation de la classe ouvrière ou contre le nazisme. Pourtant, Les temps modernes ou Le dictateur sont de pures comédies dans le sens où le traitement est clairement fait pour faire rire. Certes, la fin du film raillant Hitler finit par une tirade célèbre et humaniste, changeant quelque peu le registre du film, mais Les temps modernes n'a pas recours à ce procédé et c'est au spectateur de percevoir derrière l'humour et les gags la peinture plus réaliste des conditions sociales des classes populaires américaines.
Hormis Chaplin, bien peu de cinéastes de comédies sont pour autant classés comme des cinéastes engagés. À bien y regarder, c'est un traitement assez curieux. En effet, quand Gérard Oury réalise Rabbi Jacob en 1973 à une période où la tension entre Israël et le mouvements palestiniens est à son comble, le propos ne peut pas ne pas être lié à cette situation, avec des gags et des quiproquos visant à réduire les différences opposant les deux communautés. Certes la production de Gérard Oury ne peut pas être entièrement classée dans "le cinéma engagé". Il n'empêche que son film l'était. Tout comme celui de Gérard Jugnot, Une époque formidable réalisé en 1991. Si les spectateurs sont invités à rire de la situation vécue par le héros interprété par Jugnot lui-même, son déclassement social, les conséquences familiales et sa transformation physique ne peuvent qu'à la fois émouvoir et forcer à réfléchir sur une société qui permet une telle descente aux enfers sans filet de protection. En ramenant à l'humanité des SDF, Jugnot ne fait-il pas du cinéma engagé, au moins dans ce film?


3. Le cinéma qui filme l'Histoire: une forme de cinéma engagé?
Bien des films représentant le passé peuvent apparaître comme du cinéma engagé. En effet, quand ceux-ci bousculent certains préjugés, certaines convictions communément partagées par une communauté nationale, l'engagement du cinéaste n'est pas à minimiser. Ainsi, Lacombe Lucien de Louis Malle, réalisé en 1974, a secoué les Français dans sa représentation de la Résistance et des collaborateurs au régime nazi. Le scénario s'appuyait sur les travaux sur la réalité du régime de Vichy de l'historien Robert Paxton. Or cette approche de l'Histoire contredisait un discours officiel d'un collaborationnisme marginal et d'un État français pas si responsable que cela des exactions commises pendant l'occupation. Il a fallu bien du courage à Louis Malle pour oser mettre sur grand écran un membre d'une milice dont les convictions n'étaient pas si profondes que cela mais dont le camp choisi l'amenait à commettre des actes de torture. Jean-Pierre Melville avait déjà désacralisé la Résistance française dans son Armée des ombres en 1969, au risque de rendre ordinaire des personnages s'étant comportés, pour la majorité des Français, de manière extraordinaire. L'engagement des ces cinéastes est intellectuel, dans l'objectif de se rapprocher d'une vérité plus humaine, plus historique et moins mythifiée et moins officielle.
Mais la seconde guerre mondiale ou les conflits portant sur d'autres guerres du XXème siècle (1ère guerre mondiale, guerre d'Algérie, guerre du Vietnam...) ne sont pas les seuls faits historiques dans lequel l'engagement du cinéaste est possible. Pour rester dans le cadre de la France, la Révolution française a connu bien des traitements différents dans lequel l'engagement du cinéaste était plein et entier. Cet engagement porte évidemment sur la perception de cette période par les contemporains du cinéaste. Ainsi, la vision que Jean Renoir a de la Révolution française dans La marseillaise en 1937 est une vision clairement liée à ses idées politiques, mettant en avant les principes de la Nation et de l'égalité quand d'autres, plus tard, porteront les idées de Liberté, ce qui est notamment le cas chez les cinéastes anglo-saxons s'étant penchés sur cette période française.
L'engagement des cinéastes quand ils s'attaquent à filmer l'Histoire est donc un engagement idéologique à mettre en avant certaines valeurs qui peuvent faire l'objet de débats houleux parmi les critiques, les historiens et les spectateurs. Pour revenir à un film plus récent, L'ordre et la morale de Mathieu Kassovitz en 2011 a bien remis en cause une vérité historique officielle. Le retentissement de ce film était doublé par le fait que l'histoire concernait encore bien des acteurs réels ayant participé à cet événement historique.

4. Engagement formaliste face à l'engagement des idées
L'engagement de certains cinéastes passent aussi par leur implication artistique à trouver des manières nouvelles de raconter des histoires, de montrer des images, d'associer des plans ou de les construire. Ce formalisme peut déstabiliser les critiques comme les spectateurs, au risque de provoquer une réelle désaffection des salles de cinéma pour ce genre de films. Néanmoins, certains cinéastes continuent, malgré les sirènes commerciales, à être de véritables créateurs, dont le souci formel devient une forme d'honnêteté intellectuelle dans un art dont les moyens d'expressions et les sentiers pour y parvenir sont historiquement récents. Ainsi, que ce soit Jean-Luc Godard, David Lynch mais avant eux les cinéastes soviétiques comme Dziga Vertov ou plus récemment Bruno Dumont en France, et bien d'autres évidemment, aucun ne sacrifie la forme au fond. Cet engagement est de fait idéologique car il repose sur le fait que si le cinéma est un art de raconter des histoires, il est aussi un art de l'émotion, du ressenti visuel et sonore qui ne peut pas se contenter de reproduire à l'infini ce qui a déjà été fait, tel un produit industriel. Ce qui; pour le 7ème art, est en soit un vrai engagement puisque le cinéma est aussi et peut-être surtout un art adossé à une industrie.
Mais c'est pourtant ce principe qui permet au cinéma de progresser, d'imposer aux spectateurs des nouvelles formes narratives, des nouvelles images, des nouvelles sensations, y compris dans du cinéma de genre dont tout pouvait semblé avoir été dit, sans pour autant abandonner une logique commerciale. Ainsi, la séquence d'introduction d'Apocalypse now de Coppola en 1979 est une véritable recherche formaliste, le chaos psychique du héros étant retranscrit à l'image sans aucun dialogue mais par des sur-impressions, des couleurs rougeâtres, des images retournées et une musique lancinante. Il y a bien un engagement du réalisateur dans la forme qui permet de transmettre le message du film et, au bout du compte, les idées mêmes du cinéaste.

5. Le cinéma documentaire, plus engagé que la fiction?
Une autre affirmation récurrente serait que le cinéma documentaire serait un cinéma de fait engagé au contraire du cinéma de fiction. Cette affirmation est pour une fois assez vraie mais pas forcément pour les raisons annoncées. Le documentaire se construit par nature sur un matériau qui n'est normalement pas de la fiction, que ce soit des archives, des témoignages présents, de la création de documents à partir d'archives etc. Ce cinéma est moins coûteux que le cinéma de fiction et jamais un documentaire n'atteindra les budgets d'un film de fiction car il nécessite moins de matériel, moins de techniciens, moins de décors à construire, de costumes à créer... De fait, le cinéaste est un personnage beaucoup plus libre de par sa logistique plus minimaliste et de par un budget tellement inférieur à celui de la fiction que la production est forcément moins sur le qui vive quant au déroulé du tournage. Cette liberté amène donc le réalisateur à faire un film plus personnel, centré forcément sur ses choix moins influencés par les contraintes extérieures, qu'elles viennent des techniciens, des comédiens ou des producteurs. C'est aussi un cinéma de montage, s'appuyant bien évidemment sur un scénario mais surtout sur un matériel filmique bien plus important que pour une fiction. Sur l'enregistrement d'un témoignage, combien de minutes voire seulement de secondes seront finalement gardées sur le produit fini? Le cinéma documentaire est donc un produit plus personnel et engage donc davantage le réalisateur - auteur. Mais le film doit reposer sur les mêmes bases qu'un film de fiction, imposant une présentation de la situation, un développement avec une dramaturgie et une conclusion confirmant la théorie du film. Le sujet traité impliquant des faits et des personnages réels, la projection des spectateurs est beaucoup plus forte, renforçant donc le caractère engagé de l'œuvre. C'est ainsi que Le cauchemar de Darwin d'Hubert Sauper en 2004 a provoqué une empathie forte et provoqué un nouveau rejet du monde libéral - même si les procédés utilisés relevait complètement de la fiction comme l'a révélé François Garçon dans Le cauchemar de Darwin, la contre-enquête. En son temps, Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls en 1969 avait créé une émotion d'autant plus forte qu'à la différence de L'armée des ombres ou de Lacombe Lucien, les témoignages apportés venaient de "vrais" Français, donc certains n'étaient pas des anonymes, comme le cycliste Raphaël Geminiani. Paradoxalement, certains films de fiction sont construits avec des méthodes des documentaristes. La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche, palme d'or au festival de Cannes 2013, a nécessité, d'après le réalisateur 750 heures de rush pour finalement retenir "seulement" trois heures de film. La recherche d'authenticité est donc aussi une des caractéristiques d'un cinéma qui se veut proche d'une vérité authentique pour défendre un propos. Et pour le coup, la palme d'or 2013 s'inscrit clairement dans un cinéma engagé, engagé dans le débat sociétal qui occupe la France du premier semestre 2013 autour du "mariage pour tous" autrement dit du mariage aussi pour les couples homosexuels.

Voir aussi:
Les documentaires sont-ils des documents d'historiens?

6. Le cinéma engagé: un risque pour le cinéaste?
Certains cinéastes sont reconnus pour leur aspect lisse et consensuel. Il ne viendrait à personne l'idée de qualifier le cinéma de Dany Boon de cinéma engagé. Au mieux pourrait-on lui reconnaître une forme de sincérité, au pire exclusivement une logique commerciale. En revanche, le cinéaste engagé serait forcément un cinéaste qui prendrait des risques. En réalité, le plus grand risque pris est surtout de ne pas faire d'entrées et de ne plus pouvoir trouver de producteurs prenant le risque de faire un autre film avec lui. Mais cette vérité est celle de tous les cinémas. L'autre risque serait de s'attirer les foudres d'une partie du public, heurtée par les thèses du film. Et si la partie favorable au film est trop peu mobilisée pour aller voir le film, le nombre des entrées en salle sera insuffisant pour prendre le risque de produire un autre film du cinéaste. Mais là encore, le cinéma "non engagé" obéit aux mêmes règles. Quand les critiques assassinent Les profs de P.F. Laval et que celui-ci fait plusieurs millions d'entrées, c'est la partie la plus faible qui a "économiquement" tort. A contrario, bien des films ont des critiques positives et ne trouvent pas un public suffisant, transformant le film en échec commercial.
En réalité, le cinéaste dit engagé ne prend pas davantage de risque que celui qui ne le serait pas. La seule réalité est celle du public ciblé et du sujet abordé. Ensuite, comme n'importe quel autre film, faut-il que le film soit bien distribué, bien promu pour qu'il puisse faire une carrière honorable. Ombline de Stéphane Cazes, réalisé en 2012 a été récompensé dans tous les festivals où il a été sélectionné. Mal distribué, il fut une catastrophe commerciale. Le documentaire Outreau, l'autre vérité de Serge Garde a connu une publicité quasi gratuite de par le sujet abordé, le procès d'Outreau. Distribué difficilement, le film n'a fait que peu d'entrées également.
Ceux qui prennent véritablement des risques sont les producteurs et les distributeurs qui engagent de l'argent dans les projets... mais comme ils le font pour le cinéma de fiction en général.


Philippe Lioret aux 4ème Rencontres Droit Justice Cinéma
mars 2013 - photographie David Venier
Il y a donc plusieurs formes de cinéma engagé. Certains cinéastes se sont fait une spécialité de ce cinéma, avec un engagement s'appuyant sur un cinéma à thèse. Ainsi, Costa Gavras aborde la dictature grecque dans Z ou les mouvements racistes aux USA dans La main droite du diable, et le sujet central devient le véritable personnage  central du film. D'autres privilégient les individus gravitant dans une société auscultée par le réalisateur. Ainsi, il est parfois difficile de résumer certains films engagés. Dans Le procès d'Orson Welles, qui est le personnage central? K, le héros malgré lui ou le système oppressant qui le condamne? Dans Le prix du danger d'Yves Boisset, est-ce la dérive d'une télévision commerciale qui est traité ou bien est-ce l'histoire d'un candidat qui est prêt à tout pour s'en sortir, même à jouer à la télévision au risque d'y laisser sa peau? Pour ces cinéastes, le cinéma engagé est devenu une forme de marque de fabrique tout comme pour certains la recherche de la forme accompagnant un récit. Mais la diversité de l'engagement réside aussi dans le fait qu'il n'y a pas des cinéastes engagés et d'autres qui ne le seraient jamais. Or c'est bien cette confusion qui amène à dénier à certains films le caractère engagé sous prétexte que le réalisateur n'aurait jamais manifesté avant et après une quelconque preuve allant dans ce sens. Cette classification conduit alors à sectariser les cinéastes dans un genre ou dans un type de cinéma, interdisant à certains de faire du cinéma engagé, du moins à leur reconnaître, obligeant presque les autres, les cinéastes engagés, à ne faire plus que cela. Pourtant, le cinéma devrait permettre ces libertés de passer d'un type de cinéma à un autre, sans être ostracisé pour autant. Lors de sa master class en mars 2013 aux 4èmes Rencontres Droit Justice Cinéma de Lyon, Philippe Lioret avait évoqué son travail sur Welcome puis sur Toutes nos envies, rappelant combien les débats qui pouvaient avoir lieu après les projections l'entraînaient à parler du fond mais jamais, ou presque de la forme. À la question qui lui fut posée sur ses projets futurs et sur le thème de société qu'il allait aborder, il répondit qu'il avait envie de faire un film pour lequel il aurait à parler du film, de sa forme, des émotions liées à celle-ci plutôt que de parler du thème du film qui existe de manière autonome. Il avait envie de parler en cinéaste. Et le point le plus important est finalement là: quand on dit "cinéma engagé" on dit d'abord cinéma. Ce qui importe dans la thèse traitée par le film, c'est la manière dont le film l'aborde qui compte.

A très bientôt

Lionel Lacour

5 commentaires:

  1. Cet article m'a beaucoup aidé pour mon TPE, merci beaucoup.

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  2. Mais où commence l'engagement de l'auteur? Par exemple, Bienvenue chez les ch'tis est un film qui met en avant le grand coeur des gens du Nord, qui défend l'humanité de ces personnes. Puisque tout film donne un point de vue,tous les films ne sont-ils pas engagés au final?

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  3. Merci pour ce commentaire même si je préfère quand ils ne sont pas anonymes :-) L'engagement peut être résumé par l'idée du combat, d'une lutte pour une cause, quelle que soit la forme, comme j'ai essayé de l'écrire dans l'article. Le point de vue ne suffit pas car comme vous le dites, tout film devrait avoir un point de vue. Si "Bienvenue chez les Ch'tis" a pour objectif de défendre la cause des gens du Nord, pourquoi pas. Mais je ne crois pas que les habitants du Nord soient une cause en soit ;-)

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